Après le Médicis hier, remis à Philippe Vasset, Flammarion fait un doublé prestigieux avec un roman qui mêle l’enquête et l’autofiction. Une belle consécration pour un auteur très aimé du public, dont les livres se vendent bien en librairie. Le Renaudot revient à François-Henri Désérable pour le Palais, un livre sur le monde du vin.
Le Goncourt 2026, c’est un peu comme le foot (masculin) dans les années 1990, quand l’Allemagne écrasait systématiquement les autres équipes. Cette année, le suspense était limité, les quatre finalistes (Yannick Haenel, Philippe Jaenada, Clémentine Mélois et Sylvain Prudhomme) étant publiés dans des maisons appartenant au groupe Madrigall, propriété de la famille Gallimard. Même si on peut noter la disqualification des maisons du groupe Hachette (Fayard, Grasset, Stock…), propriété de Vincent Bolloré, une telle monochromie en dit long sur la concentration qui ronge le monde de l’édition.
Cela étant posé, la consécration de Philippe Jaenada, dont l’Inconnue du quai de Javel se vend bien en librairie (17 000 exemplaires les trois premières semaines), est une bonne nouvelle. Même si on avait un faible pour Sylvain Prudhomme (De l’autre côté du lac, Minuit), dont l’œuvre mérite d’être davantage mise en lumière. C’est aussi un beau doublé pour Flammarion, maison où Alix Penent d’Izarn, la directrice littéraire, a fait venir de nombreux poids lourds mais aussi des auteurs plus confidentiels et littéraires.
Transfuge de chez Julliard puis Mialet-Barrault – l’Inconnue du quai de Javel est dédié à Bernard Barrault, récemment décédé –, Philippe Jaenada creuse depuis une bonne dizaine d’années un sillon qui a fait son succès : des enquêtes sur des faits divers mêlées à l’autofiction, ce qui permet à ses lecteurs de partager son quotidien avec sa compagne, la peintre Anne-Catherine Fath, leur fils Ernest, les serveurs et les piliers de son bar préféré.
La condition des jeunes femmes de milieux populaires dans les années 1930 et 1940
Gros livre de plus de 500 pages, l’Inconnue du quai de Javel élucide le meurtre de Louise (ou Lise) Cansot, jeune Bretonne montée à Paris pour travailler comme bonne, retrouvée morte le 7 septembre 1949 à 1 h 30. Un temps modèle pour les peintres de Montparnasse, dont l’âge d’or est déjà terminé, figurante, mère d’une petite fille mise en nourrice, elle a vécu dans des meublés insalubres, à la merci des hommes qui payaient de temps en temps son loyer et l’emmenaient au restaurant.
Adossé à un époustouflant travail de documentation, avec l’aide de quelques archivistes opiniâtres, le roman reconstitue cet itinéraire à la fois singulier et typique de la condition des jeunes femmes de milieux populaires dans les années 1930 et 1940.
Il y a quelque chose de la performance dans ce livre où l’auteur et narrateur endosse les habits du commissaire Maigret, dont il s’est mis en tête de relire tous les livres, ce qui lui vaut quelques démêlés conjugaux avec son épouse, qu’il surnomme affectueusement Mme Fath, comme le commissaire appelait la sienne Mme Maigret. Autres temps, autres mœurs, il ne faut pas compter sur Anne-Catherine, qui apprend la trompette, pour se lancer sur commande dans la préparation d’une blanquette.
Suivant la méthode dite du « tapir enragé », Jaenada digresse, tire des fils, ouvre des portes sur moult personnages secondaires et suspects potentiels qui font grossir son texte, sans pour autant perdre le lecteur. On le voit souffler comme un bœuf en remontant à pied une rue de Tréguier, la ville bretonne d’où est originaire la victime, on déplore avec lui la disparition des pamplemousses jaunes, on déambule dans un Paris palimpseste où la géographie des quartiers populaires s’est déplacée.
Le Renaudot, fidèle à son ADN conservateur
Dans ce beau roman du temps qui passe – même si Jaenada refuse la nostalgie –, on croise quelques fantômes ou indices qui renvoient à de précédents livres, un clin d’œil à Kaky, la jeune femme de La désinvolture est une bien belle chose, un inspecteur de police échappé de la Petite Femelle, sur l’affaire Pauline Dubuisson.
Les fans connaissent la légende Jaenada, son tempérament casanier, son enfermement volontaire, l’année de ses 25 ans, dans son appartement pendant un an et dix-sept jours, les petits boulots, notamment comme journaliste à Voici, qui lui ont permis de vivre avant le succès. Couronné par le prix Alexandre Vialatte pour son premier roman, le Chameau sauvage, il a reçu le Femina en 2017 pour la Serpe, un roman autour d’Henri Girard, alias Georges Arnaud, l’auteur du Salaire de la peur, accusé d’un triple meurtre en 1941.
Fidèle à son ADN conservateur, le jury Renaudot récompense François-Henri Désérable pour le Palais, épopée œnologique née d’un engouement récent de l’auteur pour les grands vins. Dans la catégorie essai, Christophe Ono-dit-Biot (directeur adjoint de la rédaction du Point), pour l’Odyssée de l’Odyssée (Grasset), et Jean-Paul Enthoven, pour son Dictionnaire amoureux du bonheur (Plon), sont distingués.
Côté poche, le prix revient à Complètement à l’Est (Perrin), recueil de récits et reportages de Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint du Figaro Magazine. Pas de tromperie sur la marchandise. Pour rééquilibrer un palmarès jusque-là très masculin, il serait judicieux que les jurées du Femina élisent demain une autrice (Lucie Rico, Emma Marsantes, Élise Lespade). À moins qu’elles préfèrent rattraper Yannick Haenel et son roman qui tombe à pic, La solitude des professeurs est infinie, grand perdant du Goncourt.
