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27 octobre 2026

Point de vue de la journaliste Brésilienne Dani Legras : Lula, la victoire du sursaut


Il est cinq heures du matin à Marseille lorsque j’apprends la réélection de Lula. Depuis le retour de la présidentielle au suffrage direct, en 1989, jamais un candidat arrivé deuxième au premier tour n’avait remporté le second. 

Je dois l’avouer : je respire un peu mieux.

À l’issue du premier tour, Luiz Inácio Lula da Silva, habitué aux renaissances comme aux revers, doit retrouver le chemin des électeurs. Sa campagne semble trop compter sur son bilan. Flávio Bolsonaro, lui, s’appuie sur l’héritage familial et deux préoccupations majeures : l’insécurité, qui pèse sur le quotidien, et le coût de la vie, qui éprouve les budgets. Lui-même évangélique, il sait parler à cet électorat devenu central.

Entre les deux tours, la mobilisation populaire gagne la rue. D’abord tétanisés par un possible retour de l’extrême droite, des citoyens agissent sans attendre les consignes du Parti des travailleurs. Étudiants, artistes et supporters de football se retrouvent dans les rassemblements. L’élan se nourrit aussi de rencontres minuscules. Dans un reportage de la revue Piauí, un couple propose aux passants une minute de conversation ; d’autres offrent une fleur pour engager la discussion. « Ce que la vie nous demande, c’est du courage », écrit Guimarães Rosa dans Grande Sertão : Veredas. Ils semblent l’avoir pris au mot.

Sur WhatsApp, le député André Janones donne à cette mobilisation un puissant relais. Téléphone à la main, Lula appelle à convaincre autour de soi. Chacun contribue avec ses mots, ses proches, le temps dont il dispose.

La campagne revient au quotidien : préserver le pouvoir d’achat, travailler moins sans perdre de salaire, protéger les droits sociaux. Et défendre la démocratie.

Selon le politologue André Singer, ce changement s’amorce dès septembre. L’entre-deux-tours l’amplifie et élargit le rassemblement aux déçus du gouvernement : critiquer Lula n’empêche pas de redouter le retour du bolsonarisme.

Entre les deux tours, Lula gagne dix millions de voix supplémentaires, bien davantage que Flávio Bolsonaro. Dans le Nordeste, son bastion électoral, il renforce son soutien, dans le Sud-Est, il réduit son retard. La participation, elle aussi, progresse.

Ces voix lui donnent la victoire, mais l’obligent aussi : répondre aux attentes sociales face à un Congrès renforcé à droite. Ses responsabilités dépassent les frontières du pays. En Amazonie, Lula sera attendu sur la lutte contre la déforestation et la défense des peuples qui l’habitent. La forêt stocke d’immenses quantités de carbone et alimente les pluies en Amérique du Sud. Sa destruction aggrave le réchauffement climatique. Son avenir nous concerne jusqu’à Marseille, déjà confrontée aux sécheresses et aux chaleurs extrêmes.

Reste à gouverner ce Brésil, avec ses fractures et son goût de l’improbable. On pourrait y voir du réalisme magique, mais on connaît quelques-uns des artisans du prodige : des citoyens qui s’arrêtent pour parler à des inconnus, une fleur à la main.

Journaliste, Dani Legras nous livre son analyse de la présidentielle au Brésil, son pays.

Source La Marseillaise 

 

24 octobre 2026

En Italie, la rue fait le lien entre guerre et vie chère


Livio Tedeschi pour Liberté Actus

Depuis une dizaine de jours, l’Italie est traversée par une vague de colère contre la vie chère et la marche vers la guerre. Routiers et agriculteurs bloquent le Sud, la jeunesse descend dans la rue au Nord et la CGIL, premier syndicat d’Italie, appelle à la grève générale le 20 novembre.

Le gouvernement de Giorgia Meloni répond par un nouveau tour de vis sécuritaire et déploie 500 soldats à Milan. Mais, les mobilisations rappellent que le droit de manifester ne se décrète pas : il se défend.

Du détroit d’Ormuz aux rayons vides de Naples

À l’origine de la colère, il y a une guerre lointaine aux effets très concrets. Le conflit en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fait flamber les prix du pétrole, du gaz et du diesel. Le litre de gazole avoisine désormais 2,30 euros en moyenne, soit une hausse d’environ 40 % en un an. Dans la zone euro, l’inflation est remontée à 3,8 % en septembre.

Les premiers à se lever ont été les transporteurs routiers et les agriculteurs du Mezzogiorno, à la mi-octobre. Barrages sur les routes et dans les ports autour de Naples et de Bari, blocage d’une raffinerie dans les Pouilles : en quelques jours, les supermarchés de Sicile, de Calabre, des Pouilles, du Molise et de Basilicate ont vu leurs rayons se vider. Le fabricant de pâtes Rummo a même suspendu sa production faute de blé dur, des aéroports calabrais ont manqué de kérosène et des écoles ont fermé faute de transport scolaire. Le mouvement gagne désormais les pêcheurs du nord de l’Adriatique.

Au Nord, c’est la jeunesse qui, à l’image des lycéens français, a pris la rue. Le week-end des 17 et 18 octobre, des dizaines de milliers de jeunes ont défilé à Milan, Turin et Bologne. En marge des cortèges, des affrontements et des pillages ont éclaté dans le centre de Milan. Mais derrière les images de vitrines brisées qui tournent en boucle dans les médias transalpins, les chiffres dessinent une génération sans perspective. En août 2026, le chômage des moins de 25 ans atteignait 20,3 % selon l’Istat, et 15,2 % des 15-29 ans ne sont ni en emploi ni en formation, le deuxième taux le plus élevé de l’Union européenne. En 2024, 156 000 Italiens ont quitté leur pays, 36,5 % de plus qu’un an auparavant. Surtout, à la mi-2026, le salaire réel par tête reste en Italie inférieur à son niveau d’il y a quatre ans, quand l’Espagne ou l’Allemagne ont déjà dépassé le leur.

Ce que nous dit le tour de vis de Meloni sur la situation italienne

Face à cette contestation, le gouvernement de Giorgia Meloni a choisi la répression, mais de façon calculée. Le 20 octobre, un décret-loi a créé un délit de « participation violente à une manifestation », étendu la garde à vue préventive aux mineurs et présumé leur discernement dès 14 ans. Le même jour, l’exécutif annonçait le déploiement de 500 militaires à Milan jusqu’au 31 décembre.

Ce durcissement bute pourtant sur des limites que le pouvoir lui-même ne peut ignorer. Le ministre de la Défense réclamait pour les soldats des pouvoirs de police judiciaire : le Conseil des ministres les lui a refusés. Des militaires menottant des manifestants dans les rues de Milan, l’image aurait été politiquement intenable pour un gouvernement qui tient à passer pour une exemplaire démocratie européenne. Giorgia Meloni a d’ailleurs dû rappeler elle-même : « Manifester est un droit. Ravager nos villes ne l’est pas. » Que la dirigeante d’un parti né dans l’héritage du fascisme soit contrainte de proclamer ce droit en dit long. Il ne s’agit pas d’une concession, c’est la marque d’un rapport de force.

Ce rapport de force, ce sont les syndicats et certains partis qui le construisent. Le 17 octobre, à Rome, la manifestation de « La Via Maestra », qui réunit autour de la CGIL plus d’une centaine d’associations laïques et catholiques, a rassemblé près de 100 000 personnes sous les mots d’ordre du travail, de la paix, de la protection sociale et de la Constitution.

Il serait pourtant réducteur de lire ces mobilisations comme un front anti-Meloni. Ce que dénoncent les cortèges, c’est le coût de la guerre et du réarmement. C’est sans doute là que se situe l’enjeu véritable. L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, en 2022, n’a pas produit la rupture spectaculaire que beaucoup redoutaient. Giorgia Meloni s’est coulée dans le jeu européen, a tenu les comptes publics et s’est rangée sans hésitation derrière l’Ukraine. Le péril tient moins à un basculement brutal qu’à une pente plus discrète, partagée bien au-delà de Rome, celle d’un continent qui s’habitue peu à peu à l’économie de guerre.

Si le gouvernement peut dénoncer des casseurs, il peut difficilement criminaliser les travailleurs en lutte, à commencer par ceux qui bloquent le Sud du pays. Agriculteurs, transporteurs, artisans : ceux qui bloquent les routes forment une part importante de l’électorat traditionnel de la droite italienne, et réprimer sa propre base coûte bien plus cher que de condamner une poignée d’émeutiers. Plutôt que la matraque, le ministre des Transports Matteo Salvini a donc sorti le chéquier, avec 480 millions d’euros promis aux routiers en plus du milliard déjà mobilisé. À quelques mois des élections de 2027, et après avoir perdu en mars le référendum sur sa réforme de la magistrature, Meloni ne peut se permettre d’affronter de face un pays qui se lève.

Manifester sous un gouvernement d’extrême droite reste donc possible en Italie. Non par la grâce d’un pouvoir qui s’approprie la notion de liberté à tout va, mais parce que travailleurs, syndicats et associations occupent l’espace public assez massivement pour que toute tentation de le confisquer ait un prix politique. La République italienne, née de la Résistance, se défend aujourd’hui comme elle s’est conquise : dans la rue. Prochain rendez-vous, le 20 novembre.

Le chef d'orchestre Israélien Lahav Shani critique les dirigeants politiques de son pays. Il considère que le boycott généralisé des partis politiques arabes est honteux et motivé par des considérations racistes


 Le chef d’orchestre a publié une longue tribune dans le quotidien israélien Haaretz.

À nouveau menacé de boycott en Belgique où il doit se produire en novembre prochain, Lahav Shani a décidé de prendre la parole dans une longue tribune publiée par le quotidien israélien Haaretz pour dénoncer la politique menée par le gouvernement du pays dont il est citoyen. « Toute ma vie, je me suis exprimé sans mots, par la musique. Selon moi, le pouvoir universel de la musique, qui nous rassemble tous, est plus puissant que tout discours. Mais la réalité à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés m’emplit de telles craintes qu’il me paraît nécessaire de prendre la parole », écrit le directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, qui poursuit : « Dans cette période qui a lieu entre les commémorations du 7 octobre 2023 et les élections en Israël m’apparaît cette question : quelles valeurs humaines voulons-nous partager en tant que société ? »

« Reconnaître les Israéliens arabes »

Le chef d’orchestre né à Tel-Aviv souligne ensuite la responsabilité d’hommes politiques dans les attaques du 7 octobre et « les événements qui ont suivi » : « Il est tout simplement inacceptable qu’une personne qui souhaite rester au pouvoir se soustraie à son obligation de rendre des comptes au public », déclare le musicien. Lahav Shani ajoute par ailleurs qu’un dirigeant doit s’engager à représenter l’ensemble de la population du pays, ce qui impliquerait « de reconnaître les Israéliens arabes comme des citoyens égaux en droits » : « Je considère que le boycott généralisé des partis politiques arabes est honteux et motivé par des considérations racistes », assume-t-il.

Lahav Shani affirme également que les responsables politiques doivent prendre conscience que la sécurité des citoyens israéliens ne peut être assurée au détriment des civils palestiniens de la bande de Gaza, « en premier lieu des centaines de milliers d’enfants palestiniens qui n’ont pas choisi la terrible réalité qui est la leur aujourd’hui ». Rappelant que la compassion fait partie des valeurs du judaïsme, le chef d’orchestre assure que « sans compassion mutuelle, il n’y aura jamais de solution à ce conflit ». Il ajoute : « C’est cette même boussole morale qui devrait guider notre réaction face à la violence croissante des colons en Cisjordanie – une violence qui appelle une condamnation sans équivoque et une intervention pour y mettre fin ».

Banalisation de la violence

Après avoir ainsi critiqué le gouvernement israélien, Lahav Shani évoque la situation délicate des artistes de son pays, dénonçant certaines formes d’activisme politique qui nient l’existence même de l’État d’Israël : « Aux yeux de ces extrémistes, le seul fait d’être Israélien est un péché qui mérite châtiment », regrette le musicien, qui évoque le concert qu’il avait dirigé à la Philharmonie de Paris voilà un an. Parallèlement, il cite certains propos particulièrement choquants tenus par des responsables politiques israéliens et affirme comprendre l’indignation qu’ils suscitent à l’international, tout comme la situation en Cisjordanie. « Nous assistons depuis quelques années à une banalisation de la violence dans le débat public, à un mépris de la vie humaine et à une montée du racisme », dénonce le chef, qui évoque à nouveau les élections à venir, expliquant espérer la venue de « dirigeants à la hauteur de leur mission ».

Lahav Shani précise pour finir : « Je ne dis bien sûr pas tout cela en tant qu’homme politique, mais en tant que musicien – et avant tout en tant qu’être humain. Directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, j’ai toujours été fier de l’histoire de celui-ci et de son héritage : un orchestre fondé dans les années 1930 pour sauver des réfugiés juifs d’Europe. […] Bien que l'orchestre soit une institution indépendante, il est considéré comme un représentant de la société israélienne sur la scène internationale. Et je suis fier non seulement de son extraordinaire talent artistique, mais aussi de son engagement en faveur de l'éducation et de la promotion des liens entre les différentes communautés au sein d'Israël, y compris avec la communauté arabe. » Et de conclure : « La musique n’a jamais mis fin à une guerre, mais elle nous apprend beaucoup sur l’humanité. »

Source Diapason 

22 octobre 2026

22 octobre 1936 : des antifascistes du monde entier rejoignent l'Espagne pour former les Brigades internationales

 


Il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 octobre 1936, le gouvernement espagnol publiait le décret de constitution des Brigades internationales alors que la guerre contre les franquistes faisait rage. Ces femmes et ces hommes accourus du monde entier pour défendre le Front populaire, la République et la démocratie face à la menace fasciste ont signé l’une des belles pages de la solidarité internationaliste.

En cette année 1936, le 8, rue Mathurin-Moreau, dans le 19e arrondissement de Paris, est un épicentre social et politique majeur. On y trouve l’annexe de la Maison des syndicats et le Secours rouge international. Ce lieu est également le centre névralgique de la solidarité française et internationale avec l’Espagne républicaine. Des femmes mais surtout de jeunes gens s’y pressent pour se porter volontaires. Dans leur grande majorité, ils sont politisés et ont activement participé à la victoire du Front populaire, ainsi qu’aux grandes grèves qui ont permis d’arracher des conquis sociaux d’une portée inédite.

L’été des premiers congés payés n’est pourtant pas à la fête. Le « Frente popular » espagnol, issu des urnes le 16 février 1936, et la Seconde République, proclamée cinq ans plus tôt, sont en danger. Le 17 juillet, un putsch militaire parti du Maroc s’étend à la Péninsule le lendemain. À sa tête, des généraux félons dont Francisco Franco Bahamonde, exilé dans une caserne aux Canaries après s’être tristement illustré en 1934 en ordonnant une sanglante répression contre les mineurs grévistes des Asturies.

Ces hauts gradés incarnent la vieille garde ultra-réactionnaire ; ils sont vent debout contre la laïcisation de l’école et de la société, les droits des femmes, les réformes agraires, sociales et sociétales, la reconnaissance officielle des identités culturelles et politiques. Dans une Europe où grondent déjà le nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie, le soulèvement des « nationalistes » est une menace pour la démocratie mondiale. Ces femmes et ces hommes antifascistes sont convaincus que, sauver la République espagnole, c’est empêcher que le monde ne bascule dans la barbarie.

« Des canons et des armes pour l’Espagne »

Le 8, rue Mathurin-Moreau devient donc la plaque tournante d’une solidarité internationale inégalée. Des volontaires français, des ouvriers communistes, syndicalistes de la CGTU, mais aussi des anarchistes, des républicains se joignent à des intellectuels, des écrivains et des paysans originaires de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, ainsi que de terres plus lointaines comme Cuba, les États-Unis ou encore le Canada. Les gares parisiennes donnent lieu à de poignantes scènes d’adieu.

Ces premiers volontaires rejoignent ceux qui sont déjà aux avant-postes. En juillet 1936, Barcelone doit accueillir les Spartakiades, des olympiades populaires en réaction aux jeux Olympiques de Berlin. La compétition ne verra jamais le jour. Les sportifs s’engagent auprès des combattants espagnols et des étrangers exilés en Espagne, contraints de fuir leurs pays tombés sous le joug de régimes répressifs et antisémites.

Début août 1936, malgré la gravité du moment, le gouvernement français du Front populaire, dirigé par le socialiste Léon Blum, fait le choix de la « non-intervention ». L’exécutif conservateur de l’Angleterre fait le même choix, avec en tête la défense de ses intérêts économiques dans le secteur minier espagnol.

Hitler et Mussolini, eux, arment à tout va les factieux et expédient sur place quelque 75 000 hommes pour mater la République. Parmi eux, les pilotes de la sinistre légion Condor de l’Allemagne nazie, qui s’illustrera en rasant la ville de Guernica en 1937. Une barbarie que le peintre Picasso immortalisera dans son célèbre tableau. La « non-intervention » provoque une onde de choc. Les démocrates et les révolutionnaires vilipendent cette trahison, alors même que les nationalistes avancent dangereusement vers Madrid.

À Paris, le 8 septembre 1936, le Vélodrome d’Hiver vibre sous la puissance des mots de la dirigeante communiste Dolores Ibarruri. La « Pasionaria » exige « des canons et des armes pour l’Espagne ». Les listes de volontaires dans les rangs des organisations politiques et syndicales, en particulier du PCF et de la CGTU, ne cessent de s’allonger. Le mouvement prend une telle ampleur que les dirigeants de l’époque sont dépassés par l’événement.

Le leurre de la non-intervention

« Les partis communistes ne purent se satisfaire des consignes de prudence distillées par l’Internationale communiste, tandis que l’URSS se plaçait dans le giron franco-britannique de la non-intervention, espérant en retour obtenir la formation d’une alliance stratégique contre Hitler. Parmi les militants communistes comme à la CGT mais aussi dans les rangs socialistes, beaucoup souhaitent partir combattre. Certains s’affranchirent des consignes, comme les métallos parisiens français et espagnols réunis dans la centurie Commune de Paris », rappelle l’historien Édouard Sill1.

Le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, va plaider la cause des miliciens espagnols et des volontaires internationaux à Moscou. Le 18 septembre 1936, l’Internationale communiste donne son feu vert aux partis communistes afin d’organiser des colonnes de volontaires. « La non-intervention s’est révélée un leurre, car Mussolini et Hitler interviennent massivement. La guerre d’Espagne peut à tout moment basculer en un conflit européen ; le combat commence ici, ils ne doivent pas passer. La Grande-Bretagne et la France choisissent l’apaisement, tandis que l’URSS vend clandestinement à la République les armes dont elle a besoin pour se défendre et envoie des conseillers et des techniciens », résume l’historien.

La solidarité s’amplifie. L’écrivain et prix Goncourt André Malraux recrute à son compte des pilotes pour former l’escadrille España. Une poignée de personnalités – Pierre Cot, Jean Moulin et Gaston Cusin – bravent les interdits en faisant livrer des armes à Madrid. La compagnie maritime France Navigation, fondée par des militants communistes, instaure des navettes reliant l’URSS à l’Espagne pour acheminer tanks et avions au camp républicain.

« À la fin du mois d’octobre 1936, 5 000 étrangers, hommes et femmes, ont déjà rejoint Albacete, lieu de constitution de la colonne internationale. Ce sont en grande majorité des Français et des immigrés venus de France. Ils sont réunis dans les bataillons Edgar André, Commune de Paris, Dombrowski et Garibaldi, mais l’afflux est tel qu’on doit bientôt en créer d’autres : Louise Michel, Henri Barbusse, Ernst Thälmann, etc. », précise encore Édouard Sill.

Une des plus incroyables histoires de la solidarité internationale

On dénombre entre 32 000 à 35 000 volontaires de plus de 50 nationalités, répartis en plusieurs brigades. Les Français constituent le plus fort contingent – entre 8 000 et 10 000 personnes – au sein de la 14e brigade, dite la Marseillaise. À sa tête, il y a Jules Dumont, qui sera fusillé par les nazis en 1943, Boris Guimpel, Jean Hemmen, lui aussi fusillé, en 1942, Putz, qui sera tué en Alsace, en janvier 1945, et Henri Tanguy, qui empruntera le nom de Rol à l’un de ses camarades mort en Espagne. Il jouera un rôle de premier plan dans la libération de Paris.

Après une formation militaire sommaire, les volontaires de la liberté sont envoyés sur le front, où les hommes qui ont participé à la Première Guerre mondiale sont un précieux atout pour une armée républicaine souffrant d’un manque cruel de cadres.

On retrouve les brigadistes sur tous les fronts : en Andalousie, au Jarama, à Teruel et à Madrid. Dans la capitale, leur concours sera déterminant pour repousser les assauts des nationalistes. Ils font montre d’un incroyable héroïsme : les batailles sont d’une violence inouïe comme à Guadalajara, Brunete, Belchite ou encore Teruel. Le conflit s’enlise tandis que les franquistes surarmés ne cessent de gagner du terrain. Au printemps 1938, leur offensive en Aragon est terrible. Le front de l’Ebre devient le théâtre d’atroces affrontements à l’automne, laissant présager le pire.

Le 21 septembre 1938, le chef du gouvernement espagnol, Juan Negrin, décide de mettre fin aux Brigades internationales, croyant que Hitler et Mussolini feront de même avec leurs troupes. Grossière erreur. Le 28 octobre, Barcelone organise d’émouvants adieux aux brigadistes, qui ont, sans même le savoir, écrit l’une des plus incroyables histoires de la solidarité internationale.

Dans la capitale catalane, la Pasionaria livre un discours bouleversant : « Quand les années passeront et que les blessures de la guerre commenceront à cicatriser ; quand le souvenir des jours douloureux et sanglants s’estompera en un présent de liberté, de paix et de bien-être. (…) Parlez à vos enfants, parlez-leur de ces hommes des Brigades internationales », (…) qui, « traversant mers et montagnes, franchissant des frontières hérissées de baïonnettes, épiés par des chiens enragés, avides de déchirer leurs chairs de leurs crocs, sont arrivés » en Espagne « pour combattre et mourir pour la liberté et l’indépendance » de ce pays « menacé par le fascisme allemand et italien ».

Une histoire peu à peu effacée

Leur sacrifice fut immense. Un Français sur quatre n’est jamais revenu d’Espagne. Les survivants repartent l’âme en peine, convaincus – à juste titre – que cette guerre n’était que le prélude d’une déflagration mondiale. Certains parviennent à regagner leur pays d’origine. D’autres, dont l’accès à leur pays leur est interdit, seront internés dans les camps du sud de la France, voire, plus tard, déportés vers les camps d’extermination.

Une majorité d’entre eux s’engagent dans la Résistance contre l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les chars de la 2e DB qui entrent dans Paris libérée portent les noms des grandes batailles de l’Espagne. Des années plus tard encore, en Tchécoslovaquie ou en URSS, des volontaires souffriront dans leur chair des procès staliniens tandis qu’aux États-Unis ils figureront parmi les victimes du maccarthysme. Nombre de Français, estropiés ou invalides, ne pourront jamais prétendre à des compensations financières ; les autorités se refusent à reconnaître leur action au sein de l’armée républicaine espagnole.

L’histoire des Brigades internationales a été peu à peu effacée, malgré les efforts de l’Amicale des anciens volontaires en Espagne républicaine, qui s’est employée à la transmettre. Aujourd’hui, l’Association des amis des combattants en Espagne républicaine a pris le relais et s’efforce de transmettre aux jeunes générations cette mémoire internationaliste. Après de longues décennies de silence et d’ostracisme, une reconnaissance de leur action et des hommages officiels ont enfin vu le jour.

En 1938, Juan Negrín avait promis aux brigadistes que l’Espagne leur accorderait la nationalité espagnole. Il aura fallu attendre le 19 janvier 1996 pour que les Cortès leur octroient ce droit. En France, les députés communistes Jean-Claude Lefort et François Asensi, fils de brigadistes, se sont battus pour que le titre d’anciens combattants soit accordé aux survivants français. La mesure est devenue effective le 23 novembre 1996, jour du transfert des cendres d’André Malraux au Panthéon.

Au 8 rue Mathurin-Moreau, aujourd’hui 2 place du Colonel-Fabien, lui-même ancien brigadiste et résistant communiste, une plaque commémorative a été apposée à l’entrée du siège du PCF en octobre 2011. Elle dit beaucoup du courage de ces femmes et ces hommes des Brigades Internationales dont l’engagement « fut le premier acte de résistance internationale contre le fascisme ». Un juste hommage pour ne jamais oublier ceux et celles qui se sont levés avant le jour, comme les a surnommés le Colonel Henri Rol-Tanguy.

  1. Extraits d’un article paru dans le hors-série de l’Humanité consacré au Front populaire. Édouard Sill est l’auteur d’un ouvrage remarqué et de référence : « l’Illusion lyrique ». Le volontariat international combattant dans la guerre d’Espagne (1936-1938), paru aux Éditions de la Sorbonne. ↩︎

À lire sur le sujet :
L’espoir guidait leur pas. Les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939,
de Rémi Skoutelsky, Grasset.
Levés avant le jour. La XIVe brigade internationale la Marseillaise. De Madrid jusqu’à l’Ebre 1936-1938, d’Agosto, Annabel, Duprat, Hervan, Maza, Wallace, Winoc, et Zytka, édition Inukshuk, Acer. Pour commander la BD au prix de 22 euros : contact@acer-aver.fr