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24 octobre 2026

En Italie, la rue fait le lien entre guerre et vie chère


Livio Tedeschi pour Liberté Actus

Depuis une dizaine de jours, l’Italie est traversée par une vague de colère contre la vie chère et la marche vers la guerre. Routiers et agriculteurs bloquent le Sud, la jeunesse descend dans la rue au Nord et la CGIL, premier syndicat d’Italie, appelle à la grève générale le 20 novembre.

Le gouvernement de Giorgia Meloni répond par un nouveau tour de vis sécuritaire et déploie 500 soldats à Milan. Mais, les mobilisations rappellent que le droit de manifester ne se décrète pas : il se défend.

Du détroit d’Ormuz aux rayons vides de Naples

À l’origine de la colère, il y a une guerre lointaine aux effets très concrets. Le conflit en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fait flamber les prix du pétrole, du gaz et du diesel. Le litre de gazole avoisine désormais 2,30 euros en moyenne, soit une hausse d’environ 40 % en un an. Dans la zone euro, l’inflation est remontée à 3,8 % en septembre.

Les premiers à se lever ont été les transporteurs routiers et les agriculteurs du Mezzogiorno, à la mi-octobre. Barrages sur les routes et dans les ports autour de Naples et de Bari, blocage d’une raffinerie dans les Pouilles : en quelques jours, les supermarchés de Sicile, de Calabre, des Pouilles, du Molise et de Basilicate ont vu leurs rayons se vider. Le fabricant de pâtes Rummo a même suspendu sa production faute de blé dur, des aéroports calabrais ont manqué de kérosène et des écoles ont fermé faute de transport scolaire. Le mouvement gagne désormais les pêcheurs du nord de l’Adriatique.

Au Nord, c’est la jeunesse qui, à l’image des lycéens français, a pris la rue. Le week-end des 17 et 18 octobre, des dizaines de milliers de jeunes ont défilé à Milan, Turin et Bologne. En marge des cortèges, des affrontements et des pillages ont éclaté dans le centre de Milan. Mais derrière les images de vitrines brisées qui tournent en boucle dans les médias transalpins, les chiffres dessinent une génération sans perspective. En août 2026, le chômage des moins de 25 ans atteignait 20,3 % selon l’Istat, et 15,2 % des 15-29 ans ne sont ni en emploi ni en formation, le deuxième taux le plus élevé de l’Union européenne. En 2024, 156 000 Italiens ont quitté leur pays, 36,5 % de plus qu’un an auparavant. Surtout, à la mi-2026, le salaire réel par tête reste en Italie inférieur à son niveau d’il y a quatre ans, quand l’Espagne ou l’Allemagne ont déjà dépassé le leur.

Ce que nous dit le tour de vis de Meloni sur la situation italienne

Face à cette contestation, le gouvernement de Giorgia Meloni a choisi la répression, mais de façon calculée. Le 20 octobre, un décret-loi a créé un délit de « participation violente à une manifestation », étendu la garde à vue préventive aux mineurs et présumé leur discernement dès 14 ans. Le même jour, l’exécutif annonçait le déploiement de 500 militaires à Milan jusqu’au 31 décembre.

Ce durcissement bute pourtant sur des limites que le pouvoir lui-même ne peut ignorer. Le ministre de la Défense réclamait pour les soldats des pouvoirs de police judiciaire : le Conseil des ministres les lui a refusés. Des militaires menottant des manifestants dans les rues de Milan, l’image aurait été politiquement intenable pour un gouvernement qui tient à passer pour une exemplaire démocratie européenne. Giorgia Meloni a d’ailleurs dû rappeler elle-même : « Manifester est un droit. Ravager nos villes ne l’est pas. » Que la dirigeante d’un parti né dans l’héritage du fascisme soit contrainte de proclamer ce droit en dit long. Il ne s’agit pas d’une concession, c’est la marque d’un rapport de force.

Ce rapport de force, ce sont les syndicats et certains partis qui le construisent. Le 17 octobre, à Rome, la manifestation de « La Via Maestra », qui réunit autour de la CGIL plus d’une centaine d’associations laïques et catholiques, a rassemblé près de 100 000 personnes sous les mots d’ordre du travail, de la paix, de la protection sociale et de la Constitution.

Il serait pourtant réducteur de lire ces mobilisations comme un front anti-Meloni. Ce que dénoncent les cortèges, c’est le coût de la guerre et du réarmement. C’est sans doute là que se situe l’enjeu véritable. L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, en 2022, n’a pas produit la rupture spectaculaire que beaucoup redoutaient. Giorgia Meloni s’est coulée dans le jeu européen, a tenu les comptes publics et s’est rangée sans hésitation derrière l’Ukraine. Le péril tient moins à un basculement brutal qu’à une pente plus discrète, partagée bien au-delà de Rome, celle d’un continent qui s’habitue peu à peu à l’économie de guerre.

Si le gouvernement peut dénoncer des casseurs, il peut difficilement criminaliser les travailleurs en lutte, à commencer par ceux qui bloquent le Sud du pays. Agriculteurs, transporteurs, artisans : ceux qui bloquent les routes forment une part importante de l’électorat traditionnel de la droite italienne, et réprimer sa propre base coûte bien plus cher que de condamner une poignée d’émeutiers. Plutôt que la matraque, le ministre des Transports Matteo Salvini a donc sorti le chéquier, avec 480 millions d’euros promis aux routiers en plus du milliard déjà mobilisé. À quelques mois des élections de 2027, et après avoir perdu en mars le référendum sur sa réforme de la magistrature, Meloni ne peut se permettre d’affronter de face un pays qui se lève.

Manifester sous un gouvernement d’extrême droite reste donc possible en Italie. Non par la grâce d’un pouvoir qui s’approprie la notion de liberté à tout va, mais parce que travailleurs, syndicats et associations occupent l’espace public assez massivement pour que toute tentation de le confisquer ait un prix politique. La République italienne, née de la Résistance, se défend aujourd’hui comme elle s’est conquise : dans la rue. Prochain rendez-vous, le 20 novembre.

Le chef d'orchestre Israélien Lahav Shani critique les dirigeants politiques de son pays. Il considère que le boycott généralisé des partis politiques arabes est honteux et motivé par des considérations racistes


 Le chef d’orchestre a publié une longue tribune dans le quotidien israélien Haaretz.

À nouveau menacé de boycott en Belgique où il doit se produire en novembre prochain, Lahav Shani a décidé de prendre la parole dans une longue tribune publiée par le quotidien israélien Haaretz pour dénoncer la politique menée par le gouvernement du pays dont il est citoyen. « Toute ma vie, je me suis exprimé sans mots, par la musique. Selon moi, le pouvoir universel de la musique, qui nous rassemble tous, est plus puissant que tout discours. Mais la réalité à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés m’emplit de telles craintes qu’il me paraît nécessaire de prendre la parole », écrit le directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, qui poursuit : « Dans cette période qui a lieu entre les commémorations du 7 octobre 2023 et les élections en Israël m’apparaît cette question : quelles valeurs humaines voulons-nous partager en tant que société ? »

« Reconnaître les Israéliens arabes »

Le chef d’orchestre né à Tel-Aviv souligne ensuite la responsabilité d’hommes politiques dans les attaques du 7 octobre et « les événements qui ont suivi » : « Il est tout simplement inacceptable qu’une personne qui souhaite rester au pouvoir se soustraie à son obligation de rendre des comptes au public », déclare le musicien. Lahav Shani ajoute par ailleurs qu’un dirigeant doit s’engager à représenter l’ensemble de la population du pays, ce qui impliquerait « de reconnaître les Israéliens arabes comme des citoyens égaux en droits » : « Je considère que le boycott généralisé des partis politiques arabes est honteux et motivé par des considérations racistes », assume-t-il.

Lahav Shani affirme également que les responsables politiques doivent prendre conscience que la sécurité des citoyens israéliens ne peut être assurée au détriment des civils palestiniens de la bande de Gaza, « en premier lieu des centaines de milliers d’enfants palestiniens qui n’ont pas choisi la terrible réalité qui est la leur aujourd’hui ». Rappelant que la compassion fait partie des valeurs du judaïsme, le chef d’orchestre assure que « sans compassion mutuelle, il n’y aura jamais de solution à ce conflit ». Il ajoute : « C’est cette même boussole morale qui devrait guider notre réaction face à la violence croissante des colons en Cisjordanie – une violence qui appelle une condamnation sans équivoque et une intervention pour y mettre fin ».

Banalisation de la violence

Après avoir ainsi critiqué le gouvernement israélien, Lahav Shani évoque la situation délicate des artistes de son pays, dénonçant certaines formes d’activisme politique qui nient l’existence même de l’État d’Israël : « Aux yeux de ces extrémistes, le seul fait d’être Israélien est un péché qui mérite châtiment », regrette le musicien, qui évoque le concert qu’il avait dirigé à la Philharmonie de Paris voilà un an. Parallèlement, il cite certains propos particulièrement choquants tenus par des responsables politiques israéliens et affirme comprendre l’indignation qu’ils suscitent à l’international, tout comme la situation en Cisjordanie. « Nous assistons depuis quelques années à une banalisation de la violence dans le débat public, à un mépris de la vie humaine et à une montée du racisme », dénonce le chef, qui évoque à nouveau les élections à venir, expliquant espérer la venue de « dirigeants à la hauteur de leur mission ».

Lahav Shani précise pour finir : « Je ne dis bien sûr pas tout cela en tant qu’homme politique, mais en tant que musicien – et avant tout en tant qu’être humain. Directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, j’ai toujours été fier de l’histoire de celui-ci et de son héritage : un orchestre fondé dans les années 1930 pour sauver des réfugiés juifs d’Europe. […] Bien que l'orchestre soit une institution indépendante, il est considéré comme un représentant de la société israélienne sur la scène internationale. Et je suis fier non seulement de son extraordinaire talent artistique, mais aussi de son engagement en faveur de l'éducation et de la promotion des liens entre les différentes communautés au sein d'Israël, y compris avec la communauté arabe. » Et de conclure : « La musique n’a jamais mis fin à une guerre, mais elle nous apprend beaucoup sur l’humanité. »

Source Diapason 

22 octobre 2026

22 octobre 1936 : des antifascistes du monde entier rejoignent l'Espagne pour former les Brigades internationales

 


Il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 octobre 1936, le gouvernement espagnol publiait le décret de constitution des Brigades internationales alors que la guerre contre les franquistes faisait rage. Ces femmes et ces hommes accourus du monde entier pour défendre le Front populaire, la République et la démocratie face à la menace fasciste ont signé l’une des belles pages de la solidarité internationaliste.

En cette année 1936, le 8, rue Mathurin-Moreau, dans le 19e arrondissement de Paris, est un épicentre social et politique majeur. On y trouve l’annexe de la Maison des syndicats et le Secours rouge international. Ce lieu est également le centre névralgique de la solidarité française et internationale avec l’Espagne républicaine. Des femmes mais surtout de jeunes gens s’y pressent pour se porter volontaires. Dans leur grande majorité, ils sont politisés et ont activement participé à la victoire du Front populaire, ainsi qu’aux grandes grèves qui ont permis d’arracher des conquis sociaux d’une portée inédite.

L’été des premiers congés payés n’est pourtant pas à la fête. Le « Frente popular » espagnol, issu des urnes le 16 février 1936, et la Seconde République, proclamée cinq ans plus tôt, sont en danger. Le 17 juillet, un putsch militaire parti du Maroc s’étend à la Péninsule le lendemain. À sa tête, des généraux félons dont Francisco Franco Bahamonde, exilé dans une caserne aux Canaries après s’être tristement illustré en 1934 en ordonnant une sanglante répression contre les mineurs grévistes des Asturies.

Ces hauts gradés incarnent la vieille garde ultra-réactionnaire ; ils sont vent debout contre la laïcisation de l’école et de la société, les droits des femmes, les réformes agraires, sociales et sociétales, la reconnaissance officielle des identités culturelles et politiques. Dans une Europe où grondent déjà le nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie, le soulèvement des « nationalistes » est une menace pour la démocratie mondiale. Ces femmes et ces hommes antifascistes sont convaincus que, sauver la République espagnole, c’est empêcher que le monde ne bascule dans la barbarie.

« Des canons et des armes pour l’Espagne »

Le 8, rue Mathurin-Moreau devient donc la plaque tournante d’une solidarité internationale inégalée. Des volontaires français, des ouvriers communistes, syndicalistes de la CGTU, mais aussi des anarchistes, des républicains se joignent à des intellectuels, des écrivains et des paysans originaires de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, ainsi que de terres plus lointaines comme Cuba, les États-Unis ou encore le Canada. Les gares parisiennes donnent lieu à de poignantes scènes d’adieu.

Ces premiers volontaires rejoignent ceux qui sont déjà aux avant-postes. En juillet 1936, Barcelone doit accueillir les Spartakiades, des olympiades populaires en réaction aux jeux Olympiques de Berlin. La compétition ne verra jamais le jour. Les sportifs s’engagent auprès des combattants espagnols et des étrangers exilés en Espagne, contraints de fuir leurs pays tombés sous le joug de régimes répressifs et antisémites.

Début août 1936, malgré la gravité du moment, le gouvernement français du Front populaire, dirigé par le socialiste Léon Blum, fait le choix de la « non-intervention ». L’exécutif conservateur de l’Angleterre fait le même choix, avec en tête la défense de ses intérêts économiques dans le secteur minier espagnol.

Hitler et Mussolini, eux, arment à tout va les factieux et expédient sur place quelque 75 000 hommes pour mater la République. Parmi eux, les pilotes de la sinistre légion Condor de l’Allemagne nazie, qui s’illustrera en rasant la ville de Guernica en 1937. Une barbarie que le peintre Picasso immortalisera dans son célèbre tableau. La « non-intervention » provoque une onde de choc. Les démocrates et les révolutionnaires vilipendent cette trahison, alors même que les nationalistes avancent dangereusement vers Madrid.

À Paris, le 8 septembre 1936, le Vélodrome d’Hiver vibre sous la puissance des mots de la dirigeante communiste Dolores Ibarruri. La « Pasionaria » exige « des canons et des armes pour l’Espagne ». Les listes de volontaires dans les rangs des organisations politiques et syndicales, en particulier du PCF et de la CGTU, ne cessent de s’allonger. Le mouvement prend une telle ampleur que les dirigeants de l’époque sont dépassés par l’événement.

Le leurre de la non-intervention

« Les partis communistes ne purent se satisfaire des consignes de prudence distillées par l’Internationale communiste, tandis que l’URSS se plaçait dans le giron franco-britannique de la non-intervention, espérant en retour obtenir la formation d’une alliance stratégique contre Hitler. Parmi les militants communistes comme à la CGT mais aussi dans les rangs socialistes, beaucoup souhaitent partir combattre. Certains s’affranchirent des consignes, comme les métallos parisiens français et espagnols réunis dans la centurie Commune de Paris », rappelle l’historien Édouard Sill1.

Le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, va plaider la cause des miliciens espagnols et des volontaires internationaux à Moscou. Le 18 septembre 1936, l’Internationale communiste donne son feu vert aux partis communistes afin d’organiser des colonnes de volontaires. « La non-intervention s’est révélée un leurre, car Mussolini et Hitler interviennent massivement. La guerre d’Espagne peut à tout moment basculer en un conflit européen ; le combat commence ici, ils ne doivent pas passer. La Grande-Bretagne et la France choisissent l’apaisement, tandis que l’URSS vend clandestinement à la République les armes dont elle a besoin pour se défendre et envoie des conseillers et des techniciens », résume l’historien.

La solidarité s’amplifie. L’écrivain et prix Goncourt André Malraux recrute à son compte des pilotes pour former l’escadrille España. Une poignée de personnalités – Pierre Cot, Jean Moulin et Gaston Cusin – bravent les interdits en faisant livrer des armes à Madrid. La compagnie maritime France Navigation, fondée par des militants communistes, instaure des navettes reliant l’URSS à l’Espagne pour acheminer tanks et avions au camp républicain.

« À la fin du mois d’octobre 1936, 5 000 étrangers, hommes et femmes, ont déjà rejoint Albacete, lieu de constitution de la colonne internationale. Ce sont en grande majorité des Français et des immigrés venus de France. Ils sont réunis dans les bataillons Edgar André, Commune de Paris, Dombrowski et Garibaldi, mais l’afflux est tel qu’on doit bientôt en créer d’autres : Louise Michel, Henri Barbusse, Ernst Thälmann, etc. », précise encore Édouard Sill.

Une des plus incroyables histoires de la solidarité internationale

On dénombre entre 32 000 à 35 000 volontaires de plus de 50 nationalités, répartis en plusieurs brigades. Les Français constituent le plus fort contingent – entre 8 000 et 10 000 personnes – au sein de la 14e brigade, dite la Marseillaise. À sa tête, il y a Jules Dumont, qui sera fusillé par les nazis en 1943, Boris Guimpel, Jean Hemmen, lui aussi fusillé, en 1942, Putz, qui sera tué en Alsace, en janvier 1945, et Henri Tanguy, qui empruntera le nom de Rol à l’un de ses camarades mort en Espagne. Il jouera un rôle de premier plan dans la libération de Paris.

Après une formation militaire sommaire, les volontaires de la liberté sont envoyés sur le front, où les hommes qui ont participé à la Première Guerre mondiale sont un précieux atout pour une armée républicaine souffrant d’un manque cruel de cadres.

On retrouve les brigadistes sur tous les fronts : en Andalousie, au Jarama, à Teruel et à Madrid. Dans la capitale, leur concours sera déterminant pour repousser les assauts des nationalistes. Ils font montre d’un incroyable héroïsme : les batailles sont d’une violence inouïe comme à Guadalajara, Brunete, Belchite ou encore Teruel. Le conflit s’enlise tandis que les franquistes surarmés ne cessent de gagner du terrain. Au printemps 1938, leur offensive en Aragon est terrible. Le front de l’Ebre devient le théâtre d’atroces affrontements à l’automne, laissant présager le pire.

Le 21 septembre 1938, le chef du gouvernement espagnol, Juan Negrin, décide de mettre fin aux Brigades internationales, croyant que Hitler et Mussolini feront de même avec leurs troupes. Grossière erreur. Le 28 octobre, Barcelone organise d’émouvants adieux aux brigadistes, qui ont, sans même le savoir, écrit l’une des plus incroyables histoires de la solidarité internationale.

Dans la capitale catalane, la Pasionaria livre un discours bouleversant : « Quand les années passeront et que les blessures de la guerre commenceront à cicatriser ; quand le souvenir des jours douloureux et sanglants s’estompera en un présent de liberté, de paix et de bien-être. (…) Parlez à vos enfants, parlez-leur de ces hommes des Brigades internationales », (…) qui, « traversant mers et montagnes, franchissant des frontières hérissées de baïonnettes, épiés par des chiens enragés, avides de déchirer leurs chairs de leurs crocs, sont arrivés » en Espagne « pour combattre et mourir pour la liberté et l’indépendance » de ce pays « menacé par le fascisme allemand et italien ».

Une histoire peu à peu effacée

Leur sacrifice fut immense. Un Français sur quatre n’est jamais revenu d’Espagne. Les survivants repartent l’âme en peine, convaincus – à juste titre – que cette guerre n’était que le prélude d’une déflagration mondiale. Certains parviennent à regagner leur pays d’origine. D’autres, dont l’accès à leur pays leur est interdit, seront internés dans les camps du sud de la France, voire, plus tard, déportés vers les camps d’extermination.

Une majorité d’entre eux s’engagent dans la Résistance contre l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les chars de la 2e DB qui entrent dans Paris libérée portent les noms des grandes batailles de l’Espagne. Des années plus tard encore, en Tchécoslovaquie ou en URSS, des volontaires souffriront dans leur chair des procès staliniens tandis qu’aux États-Unis ils figureront parmi les victimes du maccarthysme. Nombre de Français, estropiés ou invalides, ne pourront jamais prétendre à des compensations financières ; les autorités se refusent à reconnaître leur action au sein de l’armée républicaine espagnole.

L’histoire des Brigades internationales a été peu à peu effacée, malgré les efforts de l’Amicale des anciens volontaires en Espagne républicaine, qui s’est employée à la transmettre. Aujourd’hui, l’Association des amis des combattants en Espagne républicaine a pris le relais et s’efforce de transmettre aux jeunes générations cette mémoire internationaliste. Après de longues décennies de silence et d’ostracisme, une reconnaissance de leur action et des hommages officiels ont enfin vu le jour.

En 1938, Juan Negrín avait promis aux brigadistes que l’Espagne leur accorderait la nationalité espagnole. Il aura fallu attendre le 19 janvier 1996 pour que les Cortès leur octroient ce droit. En France, les députés communistes Jean-Claude Lefort et François Asensi, fils de brigadistes, se sont battus pour que le titre d’anciens combattants soit accordé aux survivants français. La mesure est devenue effective le 23 novembre 1996, jour du transfert des cendres d’André Malraux au Panthéon.

Au 8 rue Mathurin-Moreau, aujourd’hui 2 place du Colonel-Fabien, lui-même ancien brigadiste et résistant communiste, une plaque commémorative a été apposée à l’entrée du siège du PCF en octobre 2011. Elle dit beaucoup du courage de ces femmes et ces hommes des Brigades Internationales dont l’engagement « fut le premier acte de résistance internationale contre le fascisme ». Un juste hommage pour ne jamais oublier ceux et celles qui se sont levés avant le jour, comme les a surnommés le Colonel Henri Rol-Tanguy.

  1. Extraits d’un article paru dans le hors-série de l’Humanité consacré au Front populaire. Édouard Sill est l’auteur d’un ouvrage remarqué et de référence : « l’Illusion lyrique ». Le volontariat international combattant dans la guerre d’Espagne (1936-1938), paru aux Éditions de la Sorbonne. ↩︎

À lire sur le sujet :
L’espoir guidait leur pas. Les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939,
de Rémi Skoutelsky, Grasset.
Levés avant le jour. La XIVe brigade internationale la Marseillaise. De Madrid jusqu’à l’Ebre 1936-1938, d’Agosto, Annabel, Duprat, Hervan, Maza, Wallace, Winoc, et Zytka, édition Inukshuk, Acer. Pour commander la BD au prix de 22 euros : contact@acer-aver.fr

21 octobre 2026

Exposition : Histoires d’animaux

 


Du Moyen Âge à nos jours, l’exposition Histoires d’animaux de la Bibliothèque nationale de France retrace l’évolution du regard porté sur le monde animal. Bestiaires religieux, créatures fantastiques, animaux savants, familiers ou victimes de l’homme composent un parcours où arts, sciences et littérature révèlent surtout les transformations de nos sociétés.

Longtemps redouté, chassé, domestiqué, admiré ou chargé de pouvoirs symboliques, l’animal n’a jamais cessé de hanter l’imaginaire des hommes. Du monstre tapi dans les marges d’un manuscrit médiéval au compagnon familier installé dans les foyers bourgeois, du rhinocéros rêvé par Dürer aux singes de Pierre Boulle renversant la domination humaine, son histoire raconte peut-être moins celle des bêtes que celle des sociétés qui les observent.

C’est ce dialogue millénaire que la Bibliothèque nationale de France invite à parcourir au sein de son musée du site Richelieu. Intitulée Histoires d’animaux, cette nouvelle thématique annuelle puise dans les immenses collections de la BnF pour suivre, du Moyen Âge à nos jours, les métamorphoses du regard porté sur le vivant. Arts, littérature, religion et sciences s’y répondent, révélant successivement l’animal symbole, ressource, objet d’étude, créature fantastique, compagnon ou victime d’une domination humaine devenue toujours plus considérable.

Le Rhinocéros, par Albrecht Dürer (1515)
Le Rhinocéros, par Albrecht Dürer (1515). © BnF, Réserve des livres rares

Afin de protéger les œuvres les plus sensibles à la lumière, le parcours sera renouvelé à trois reprises au cours de l’année. Chaque rotation fera ainsi apparaître de nouvelles pièces et de nouveaux visages du bestiaire.

Du bestiaire médiéval aux premières curiosités savantes
Au Moyen Âge, observer un animal revient rarement à ne voir que l’animal lui-même. Le lion, l’aigle, le serpent ou le cerf appartiennent à un vaste langage moral et religieux. Ils incarnent vertus et vices, accompagnent les saints, annoncent le divin ou deviennent instruments du martyre. Des estampes d’Albrecht Dürer et de Martin Schongauer témoignent de cette lecture profondément symbolique du monde naturel. La bête est autant signe que créature.

La chasse, pour sa part, révèle un autre rapport au vivant. Le prestigieux Livre de la chasse de Gaston Phébus rappelle combien l’activité cynégétique est alors entourée de rites et de codes. Chevaux, chiens et gibier s’inscrivent dans une civilisation aristocratique où l’utilisation de l’animal se double d’une affirmation de puissance et de rang social.

À la Renaissance, toutefois, la curiosité change peu à peu de nature. Les Européens veulent décrire les merveilles d’un monde qui s’élargit. Mais l’observation directe demeure imparfaite. Le célèbre Rhinocéros de Dürer en offre l’un des exemples les plus saisissants : l’artiste représente en 1515 un animal qu’il n’a jamais vu, travaillant à partir de descriptions et d’un dessin transmis à distance. L’image est inexacte, mais son extraordinaire succès montre combien savoir scientifique, témoignage et merveilleux demeurent alors intimement mêlés.

Une vitrine consacrée à l’éléphant dans la culture indienne prolonge cette interrogation en révélant la permanence de traditions symboliques très différentes de celles de l’Occident.

Lorsque l’animal entre dans la science
Entre les XVIe et XIXe siècles, l’Europe cherche progressivement à classer le vivant. Il ne suffit plus de raconter l’animal : il faut le mesurer, le dessiner, le comparer et lui assigner une place.

Les esquisses du peintre et dessinateur naturaliste Claude Aubriet, exceptionnellement prêtées par le Muséum national d’histoire naturelle, montrent l’importance du dessin dans cette construction des connaissances zoologiques. Avant la photographie, le crayon constitue un véritable instrument scientifique.

Recueil de pièces des années 1764-1765 concernant la bête féroce du Gévaudan
Recueil de pièces des années 1764-1765 concernant la bête féroce
du Gévaudan. © BnF, Réserve des livres rares

Pour autant, l’animal ne perd rien de sa puissance littéraire. Avec Jean de La Fontaine, renards, loups, corbeaux, cigales ou fourmis poursuivent une tradition remontant à l’Antiquité : faire parler les bêtes pour mieux dénoncer les travers des hommes. Sous la peau animale apparaissent l’ambition, l’orgueil, la naïveté ou la cupidité.

Mais certaines créatures demeurent liées à la peur. Entre 1764 et 1767, la mystérieuse Bête du Gévaudan ensanglante plusieurs paroisses et nourrit une abondante imagerie populaire. Les estampes exposées montrent comment quelques faits tragiques, amplifiés par les récits et les rumeurs, peuvent faire naître un monstre collectif.

Babar, Renart et les métamorphoses du vivant
À partir de la fin du XIXe siècle, une nouvelle figure s’impose : l’animal destiné aux enfants. Avec le développement de la littérature illustrée, les bêtes deviennent compagnons d’apprentissage et personnages d’identification. Les planches originales du Voyage de Babar, de Jean de Brunhoff, rappellent la puissance acquise par ces héros anthropomorphes qui pensent, parlent, voyagent et éprouvent des sentiments humains.

Des maquettes de costumes d’Élisabeth Ivanovsky, inspirées du Roman de Renart, témoignent également de la permanence des récits animaliers anciens dans la création contemporaine. L’animal permet surtout d’interroger la frontière séparant l’homme des autres espèces. Cette limite devient volontairement incertaine dans les Métamorphoses d’Ovide revisitées par Cécile Reims, où corps humains et formes animales se mêlent jusqu’à troubler les catégories établies.

De la bête utile au compagnon aimé
Le XIXe siècle voit parallèlement évoluer les sensibilités. Pendant des siècles, chevaux, bœufs, chiens et autres animaux avaient d’abord été considérés à travers les services qu’ils rendaient : transport, traction, alimentation, chasse ou garde. Sans disparaître, cette conception se double désormais d’une attention croissante aux émotions prêtées à l’animal.

Dans les intérieurs bourgeois européens, chiens et chats deviennent des membres familiers du foyer. On les cajole, on les photographie, on les met en scène. Les affiches publicitaires du début du XXe siècle comprennent rapidement la force affective de cette nouvelle proximité et utilisent abondamment leur image.

Le voyage de Babar. Aquarelle originale de Jean de Brunhoff (1932)
Le voyage de Babar. Aquarelle originale de Jean de Brunhoff (1932).
© BnF, Réserve des livres rares

Mais cet attachement ouvre bientôt une question plus embarrassante : comment concilier affection pour certaines espèces et exploitation des autres ? Enfermement, souffrance animale, disparition des espèces et préservation de la biodiversité apparaissent peu à peu au cœur des préoccupations contemporaines. Le manuscrit de La Planète des singes de Pierre Boulle donne à cette interrogation une forme vertigineuse. En imaginant une société où les singes dominent les hommes, le romancier inverse brusquement les hiérarchies établies. Deux lithographies de Gilles Aillaud, artiste particulièrement attentif aux animaux captifs, prolongent cette réflexion sur une humanité capable tout à la fois de protéger le vivant et de l’enfermer.

Dragons, Bête de l’Apocalypse et animaux devenus objets
Du 21 janvier au 9 mai 2027, une deuxième rotation renouvellera largement le parcours. Le bestiaire chrétien y sera notamment abordé à travers le tétramorphe, association traditionnelle des quatre évangélistes avec l’ange, le lion, le taureau et l’aigle. L’animal apparaît ici comme un véritable langage théologique.

Créatures monstrueuses et hybrides occuperont également une place importante. Une estampe spectaculaire de Hendrick Goltzius, Le Dragon dévorant les compagnons de Cadmos, dialoguera avec la Bête de l’Apocalypse figurant dans la Somme le Roi de Laurent d’Orléans, manuscrit moral du XIIIe siècle. La chasse sera évoquée par le Livre des trois âges de Pierre Choinet ou encore une partition d’Adrian Le Roy consacrée à la chasse à la perdrix.

Plus troublante sera la vitrine rappelant que l’animal put aussi devenir matière première. Nacre, ivoire et écaille furent longtemps employés dans les objets de luxe, comme l’illustre le médaillier du prince de Condé provenant de l’atelier d’André-Charles Boulle. L’animal satirique réapparaîtra avec Grandville, maître du XIXe siècle dans l’art d’affubler les hommes de silhouettes animales pour mieux mettre en lumière leurs ridicules.

D’autres imaginaires seront convoqués : animaux du zodiaque chez Dürer et Petrus Plancius, mystérieuses chauves-souris dans les collages de Jacques Prévert, ou créatures métamorphosées sur la scène théâtrale à travers des costumes conçus pour L’Enfant et les sortilèges et Ainsi parlait Zarathoustra.

Pasteur, Jules Verne, Colette : nouveaux regards sur les bêtes
La troisième et dernière rotation, présentée du 19 mai au 29 août 2027, ouvrira encore davantage le parcours aux sciences et à la littérature.

Miniature extraite du Livre des trois âges par Pierre Choinet datant de 1482-1483 (manuscrit français de la BnF)
Miniature extraite du Livre des trois âges par Pierre Choinet
datant de 1482-1483 (manuscrit français de la BnF)

Les cahiers et notes de Louis Pasteur permettront d’évoquer le rôle de l’expérimentation animale dans les découvertes médicales et le développement de la vaccination. Les créatures des profondeurs surgiront ensuite avec le manuscrit autographe de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, entouré notamment du Bestiaire ou du Cortège d’Orphée de Guillaume Apollinaire et d’une édition de La Petite Sirène d’Andersen illustrée par Edmond Dulac.

Le chien prendra enfin la place occupée auparavant par le chat. Les facétieux Préludes flasques (pour un chien) d’Erik Satie côtoieront le manuscrit des Vrilles de la vigne de Colette, où son chien Toby devient lui-même narrateur.

À travers manuscrits, estampes, dessins, partitions et objets précieux, Histoires d’animaux compose ainsi bien davantage qu’un immense bestiaire. À chaque époque, l’homme a prêté aux animaux ses peurs, ses valeurs, ses rêves et parfois ses propres travers. En racontant les bêtes, c’est donc continuellement lui-même qu’il finit par raconter.

Source France Pittoresque 

Renseignements pratiques
Exposition Histoires d’animaux
BnF — Site Richelieu — 5 rue Vivienne — 75002 Paris
Jusqu’au 29 août 2027
Sites Internet : https://www.bnf.fr/fr/les-collections-du-musee-de-la-bnf
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