Il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 octobre 1936, le gouvernement espagnol publiait le décret de constitution des Brigades internationales alors que la guerre contre les franquistes faisait rage. Ces femmes et ces hommes accourus du monde entier pour défendre le Front populaire, la République et la démocratie face à la menace fasciste ont signé l’une des belles pages de la solidarité internationaliste.
En cette année 1936, le 8, rue Mathurin-Moreau, dans le 19e arrondissement de Paris, est un épicentre social et politique majeur. On y trouve l’annexe de la Maison des syndicats et le Secours rouge international. Ce lieu est également le centre névralgique de la solidarité française et internationale avec l’Espagne républicaine. Des femmes mais surtout de jeunes gens s’y pressent pour se porter volontaires. Dans leur grande majorité, ils sont politisés et ont activement participé à la victoire du Front populaire, ainsi qu’aux grandes grèves qui ont permis d’arracher des conquis sociaux d’une portée inédite.
L’été des premiers congés payés n’est pourtant pas à la fête. Le « Frente popular » espagnol, issu des urnes le 16 février 1936, et la Seconde République, proclamée cinq ans plus tôt, sont en danger. Le 17 juillet, un putsch militaire parti du Maroc s’étend à la Péninsule le lendemain. À sa tête, des généraux félons dont Francisco Franco Bahamonde, exilé dans une caserne aux Canaries après s’être tristement illustré en 1934 en ordonnant une sanglante répression contre les mineurs grévistes des Asturies.
Ces hauts gradés incarnent la vieille garde ultra-réactionnaire ; ils sont vent debout contre la laïcisation de l’école et de la société, les droits des femmes, les réformes agraires, sociales et sociétales, la reconnaissance officielle des identités culturelles et politiques. Dans une Europe où grondent déjà le nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie, le soulèvement des « nationalistes » est une menace pour la démocratie mondiale. Ces femmes et ces hommes antifascistes sont convaincus que, sauver la République espagnole, c’est empêcher que le monde ne bascule dans la barbarie.
« Des canons et des armes pour l’Espagne »
Le 8, rue Mathurin-Moreau devient donc la plaque tournante d’une solidarité internationale inégalée. Des volontaires français, des ouvriers communistes, syndicalistes de la CGTU, mais aussi des anarchistes, des républicains se joignent à des intellectuels, des écrivains et des paysans originaires de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, ainsi que de terres plus lointaines comme Cuba, les États-Unis ou encore le Canada. Les gares parisiennes donnent lieu à de poignantes scènes d’adieu.
Ces premiers volontaires rejoignent ceux qui sont déjà aux avant-postes. En juillet 1936, Barcelone doit accueillir les Spartakiades, des olympiades populaires en réaction aux jeux Olympiques de Berlin. La compétition ne verra jamais le jour. Les sportifs s’engagent auprès des combattants espagnols et des étrangers exilés en Espagne, contraints de fuir leurs pays tombés sous le joug de régimes répressifs et antisémites.
Début août 1936, malgré la gravité du moment, le gouvernement français du Front populaire, dirigé par le socialiste Léon Blum, fait le choix de la « non-intervention ». L’exécutif conservateur de l’Angleterre fait le même choix, avec en tête la défense de ses intérêts économiques dans le secteur minier espagnol.
À Paris, le 8 septembre 1936, le Vélodrome d’Hiver vibre sous la puissance des mots de la dirigeante communiste Dolores Ibarruri. La « Pasionaria » exige « des canons et des armes pour l’Espagne ». Les listes de volontaires dans les rangs des organisations politiques et syndicales, en particulier du PCF et de la CGTU, ne cessent de s’allonger. Le mouvement prend une telle ampleur que les dirigeants de l’époque sont dépassés par l’événement.
Le leurre de la non-intervention
« Les partis communistes ne purent se satisfaire des consignes de prudence distillées par l’Internationale communiste, tandis que l’URSS se plaçait dans le giron franco-britannique de la non-intervention, espérant en retour obtenir la formation d’une alliance stratégique contre Hitler. Parmi les militants communistes comme à la CGT mais aussi dans les rangs socialistes, beaucoup souhaitent partir combattre. Certains s’affranchirent des consignes, comme les métallos parisiens français et espagnols réunis dans la centurie Commune de Paris », rappelle l’historien Édouard Sill1.
Le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, va plaider la cause des miliciens espagnols et des volontaires internationaux à Moscou. Le 18 septembre 1936, l’Internationale communiste donne son feu vert aux partis communistes afin d’organiser des colonnes de volontaires. « La non-intervention s’est révélée un leurre, car Mussolini et Hitler interviennent massivement. La guerre d’Espagne peut à tout moment basculer en un conflit européen ; le combat commence ici, ils ne doivent pas passer. La Grande-Bretagne et la France choisissent l’apaisement, tandis que l’URSS vend clandestinement à la République les armes dont elle a besoin pour se défendre et envoie des conseillers et des techniciens », résume l’historien.
La solidarité s’amplifie. L’écrivain et prix Goncourt André Malraux recrute à son compte des pilotes pour former l’escadrille España. Une poignée de personnalités – Pierre Cot, Jean Moulin et Gaston Cusin – bravent les interdits en faisant livrer des armes à Madrid. La compagnie maritime France Navigation, fondée par des militants communistes, instaure des navettes reliant l’URSS à l’Espagne pour acheminer tanks et avions au camp républicain.
« À la fin du mois d’octobre 1936, 5 000 étrangers, hommes et femmes, ont déjà rejoint Albacete, lieu de constitution de la colonne internationale. Ce sont en grande majorité des Français et des immigrés venus de France. Ils sont réunis dans les bataillons Edgar André, Commune de Paris, Dombrowski et Garibaldi, mais l’afflux est tel qu’on doit bientôt en créer d’autres : Louise Michel, Henri Barbusse, Ernst Thälmann, etc. », précise encore Édouard Sill.
Une des plus incroyables histoires de la solidarité internationale
On dénombre entre 32 000 à 35 000 volontaires de plus de 50 nationalités, répartis en plusieurs brigades. Les Français constituent le plus fort contingent – entre 8 000 et 10 000 personnes – au sein de la 14e brigade, dite la Marseillaise. À sa tête, il y a Jules Dumont, qui sera fusillé par les nazis en 1943, Boris Guimpel, Jean Hemmen, lui aussi fusillé, en 1942, Putz, qui sera tué en Alsace, en janvier 1945, et Henri Tanguy, qui empruntera le nom de Rol à l’un de ses camarades mort en Espagne. Il jouera un rôle de premier plan dans la libération de Paris.
Après une formation militaire sommaire, les volontaires de la liberté sont envoyés sur le front, où les hommes qui ont participé à la Première Guerre mondiale sont un précieux atout pour une armée républicaine souffrant d’un manque cruel de cadres.
On retrouve les brigadistes sur tous les fronts : en Andalousie, au Jarama, à Teruel et à Madrid. Dans la capitale, leur concours sera déterminant pour repousser les assauts des nationalistes. Ils font montre d’un incroyable héroïsme : les batailles sont d’une violence inouïe comme à Guadalajara, Brunete, Belchite ou encore Teruel. Le conflit s’enlise tandis que les franquistes surarmés ne cessent de gagner du terrain. Au printemps 1938, leur offensive en Aragon est terrible. Le front de l’Ebre devient le théâtre d’atroces affrontements à l’automne, laissant présager le pire.
Le 21 septembre 1938, le chef du gouvernement espagnol, Juan Negrin, décide de mettre fin aux Brigades internationales, croyant que Hitler et Mussolini feront de même avec leurs troupes. Grossière erreur. Le 28 octobre, Barcelone organise d’émouvants adieux aux brigadistes, qui ont, sans même le savoir, écrit l’une des plus incroyables histoires de la solidarité internationale.
Dans la capitale catalane, la Pasionaria livre un discours bouleversant : « Quand les années passeront et que les blessures de la guerre commenceront à cicatriser ; quand le souvenir des jours douloureux et sanglants s’estompera en un présent de liberté, de paix et de bien-être. (…) Parlez à vos enfants, parlez-leur de ces hommes des Brigades internationales », (…) qui, « traversant mers et montagnes, franchissant des frontières hérissées de baïonnettes, épiés par des chiens enragés, avides de déchirer leurs chairs de leurs crocs, sont arrivés » en Espagne « pour combattre et mourir pour la liberté et l’indépendance » de ce pays « menacé par le fascisme allemand et italien ».
Une histoire peu à peu effacée
Leur sacrifice fut immense. Un Français sur quatre n’est jamais revenu d’Espagne. Les survivants repartent l’âme en peine, convaincus – à juste titre – que cette guerre n’était que le prélude d’une déflagration mondiale. Certains parviennent à regagner leur pays d’origine. D’autres, dont l’accès à leur pays leur est interdit, seront internés dans les camps du sud de la France, voire, plus tard, déportés vers les camps d’extermination.
Une majorité d’entre eux s’engagent dans la Résistance contre l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les chars de la 2e DB qui entrent dans Paris libérée portent les noms des grandes batailles de l’Espagne. Des années plus tard encore, en Tchécoslovaquie ou en URSS, des volontaires souffriront dans leur chair des procès staliniens tandis qu’aux États-Unis ils figureront parmi les victimes du maccarthysme. Nombre de Français, estropiés ou invalides, ne pourront jamais prétendre à des compensations financières ; les autorités se refusent à reconnaître leur action au sein de l’armée républicaine espagnole.
L’histoire des Brigades internationales a été peu à peu effacée, malgré les efforts de l’Amicale des anciens volontaires en Espagne républicaine, qui s’est employée à la transmettre. Aujourd’hui, l’Association des amis des combattants en Espagne républicaine a pris le relais et s’efforce de transmettre aux jeunes générations cette mémoire internationaliste. Après de longues décennies de silence et d’ostracisme, une reconnaissance de leur action et des hommages officiels ont enfin vu le jour.
En 1938, Juan Negrín avait promis aux brigadistes que l’Espagne leur accorderait la nationalité espagnole. Il aura fallu attendre le 19 janvier 1996 pour que les Cortès leur octroient ce droit. En France, les députés communistes Jean-Claude Lefort et François Asensi, fils de brigadistes, se sont battus pour que le titre d’anciens combattants soit accordé aux survivants français. La mesure est devenue effective le 23 novembre 1996, jour du transfert des cendres d’André Malraux au Panthéon.
Au 8 rue Mathurin-Moreau, aujourd’hui 2 place du Colonel-Fabien, lui-même ancien brigadiste et résistant communiste, une plaque commémorative a été apposée à l’entrée du siège du PCF en octobre 2011. Elle dit beaucoup du courage de ces femmes et ces hommes des Brigades Internationales dont l’engagement « fut le premier acte de résistance internationale contre le fascisme ». Un juste hommage pour ne jamais oublier ceux et celles qui se sont levés avant le jour, comme les a surnommés le Colonel Henri Rol-Tanguy.
- Extraits d’un article paru dans le hors-série de l’Humanité consacré au Front populaire. Édouard Sill est l’auteur d’un ouvrage remarqué et de référence : « l’Illusion lyrique ». Le volontariat international combattant dans la guerre d’Espagne (1936-1938), paru aux Éditions de la Sorbonne. ↩︎
À lire sur le sujet :
L’espoir guidait leur pas. Les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, de Rémi Skoutelsky, Grasset.
Levés avant le jour. La XIVe brigade internationale la Marseillaise. De Madrid jusqu’à l’Ebre 1936-1938, d’Agosto, Annabel, Duprat, Hervan, Maza, Wallace, Winoc, et Zytka, édition Inukshuk, Acer. Pour commander la BD au prix de 22 euros : contact@acer-aver.fr



