Du Moyen Âge à nos jours, l’exposition Histoires d’animaux de la Bibliothèque nationale de France retrace l’évolution du regard porté sur le monde animal. Bestiaires religieux, créatures fantastiques, animaux savants, familiers ou victimes de l’homme composent un parcours où arts, sciences et littérature révèlent surtout les transformations de nos sociétés.
Longtemps redouté, chassé, domestiqué, admiré ou chargé de pouvoirs symboliques, l’animal n’a jamais cessé de hanter l’imaginaire des hommes. Du monstre tapi dans les marges d’un manuscrit médiéval au compagnon familier installé dans les foyers bourgeois, du rhinocéros rêvé par Dürer aux singes de Pierre Boulle renversant la domination humaine, son histoire raconte peut-être moins celle des bêtes que celle des sociétés qui les observent.
C’est ce dialogue millénaire que la Bibliothèque nationale de France invite à parcourir au sein de son musée du site Richelieu. Intitulée Histoires d’animaux, cette nouvelle thématique annuelle puise dans les immenses collections de la BnF pour suivre, du Moyen Âge à nos jours, les métamorphoses du regard porté sur le vivant. Arts, littérature, religion et sciences s’y répondent, révélant successivement l’animal symbole, ressource, objet d’étude, créature fantastique, compagnon ou victime d’une domination humaine devenue toujours plus considérable.
Afin de protéger les œuvres les plus sensibles à la lumière, le parcours sera renouvelé à trois reprises au cours de l’année. Chaque rotation fera ainsi apparaître de nouvelles pièces et de nouveaux visages du bestiaire.
Du bestiaire médiéval aux premières curiosités savantes
Au Moyen Âge, observer un animal revient rarement à ne voir que l’animal lui-même. Le lion, l’aigle, le serpent ou le cerf appartiennent à un vaste langage moral et religieux. Ils incarnent vertus et vices, accompagnent les saints, annoncent le divin ou deviennent instruments du martyre. Des estampes d’Albrecht Dürer et de Martin Schongauer témoignent de cette lecture profondément symbolique du monde naturel. La bête est autant signe que créature.
La chasse, pour sa part, révèle un autre rapport au vivant. Le prestigieux Livre de la chasse de Gaston Phébus rappelle combien l’activité cynégétique est alors entourée de rites et de codes. Chevaux, chiens et gibier s’inscrivent dans une civilisation aristocratique où l’utilisation de l’animal se double d’une affirmation de puissance et de rang social.
À la Renaissance, toutefois, la curiosité change peu à peu de nature. Les Européens veulent décrire les merveilles d’un monde qui s’élargit. Mais l’observation directe demeure imparfaite. Le célèbre Rhinocéros de Dürer en offre l’un des exemples les plus saisissants : l’artiste représente en 1515 un animal qu’il n’a jamais vu, travaillant à partir de descriptions et d’un dessin transmis à distance. L’image est inexacte, mais son extraordinaire succès montre combien savoir scientifique, témoignage et merveilleux demeurent alors intimement mêlés.
Une vitrine consacrée à l’éléphant dans la culture indienne prolonge cette interrogation en révélant la permanence de traditions symboliques très différentes de celles de l’Occident.
Lorsque l’animal entre dans la science
Entre les XVIe et XIXe siècles, l’Europe cherche progressivement à classer le vivant. Il ne suffit plus de raconter l’animal : il faut le mesurer, le dessiner, le comparer et lui assigner une place.
Les esquisses du peintre et dessinateur naturaliste Claude Aubriet, exceptionnellement prêtées par le Muséum national d’histoire naturelle, montrent l’importance du dessin dans cette construction des connaissances zoologiques. Avant la photographie, le crayon constitue un véritable instrument scientifique.
du Gévaudan. © BnF, Réserve des livres rares
Pour autant, l’animal ne perd rien de sa puissance littéraire. Avec Jean de La Fontaine, renards, loups, corbeaux, cigales ou fourmis poursuivent une tradition remontant à l’Antiquité : faire parler les bêtes pour mieux dénoncer les travers des hommes. Sous la peau animale apparaissent l’ambition, l’orgueil, la naïveté ou la cupidité.
Mais certaines créatures demeurent liées à la peur. Entre 1764 et 1767, la mystérieuse Bête du Gévaudan ensanglante plusieurs paroisses et nourrit une abondante imagerie populaire. Les estampes exposées montrent comment quelques faits tragiques, amplifiés par les récits et les rumeurs, peuvent faire naître un monstre collectif.
Babar, Renart et les métamorphoses du vivant
À partir de la fin du XIXe siècle, une nouvelle figure s’impose : l’animal destiné aux enfants. Avec le développement de la littérature illustrée, les bêtes deviennent compagnons d’apprentissage et personnages d’identification. Les planches originales du Voyage de Babar, de Jean de Brunhoff, rappellent la puissance acquise par ces héros anthropomorphes qui pensent, parlent, voyagent et éprouvent des sentiments humains.
Des maquettes de costumes d’Élisabeth Ivanovsky, inspirées du Roman de Renart, témoignent également de la permanence des récits animaliers anciens dans la création contemporaine. L’animal permet surtout d’interroger la frontière séparant l’homme des autres espèces. Cette limite devient volontairement incertaine dans les Métamorphoses d’Ovide revisitées par Cécile Reims, où corps humains et formes animales se mêlent jusqu’à troubler les catégories établies.
De la bête utile au compagnon aimé
Le XIXe siècle voit parallèlement évoluer les sensibilités. Pendant des siècles, chevaux, bœufs, chiens et autres animaux avaient d’abord été considérés à travers les services qu’ils rendaient : transport, traction, alimentation, chasse ou garde. Sans disparaître, cette conception se double désormais d’une attention croissante aux émotions prêtées à l’animal.
Dans les intérieurs bourgeois européens, chiens et chats deviennent des membres familiers du foyer. On les cajole, on les photographie, on les met en scène. Les affiches publicitaires du début du XXe siècle comprennent rapidement la force affective de cette nouvelle proximité et utilisent abondamment leur image.
© BnF, Réserve des livres rares
Mais cet attachement ouvre bientôt une question plus embarrassante : comment concilier affection pour certaines espèces et exploitation des autres ? Enfermement, souffrance animale, disparition des espèces et préservation de la biodiversité apparaissent peu à peu au cœur des préoccupations contemporaines. Le manuscrit de La Planète des singes de Pierre Boulle donne à cette interrogation une forme vertigineuse. En imaginant une société où les singes dominent les hommes, le romancier inverse brusquement les hiérarchies établies. Deux lithographies de Gilles Aillaud, artiste particulièrement attentif aux animaux captifs, prolongent cette réflexion sur une humanité capable tout à la fois de protéger le vivant et de l’enfermer.
Dragons, Bête de l’Apocalypse et animaux devenus objets
Du 21 janvier au 9 mai 2027, une deuxième rotation renouvellera largement le parcours. Le bestiaire chrétien y sera notamment abordé à travers le tétramorphe, association traditionnelle des quatre évangélistes avec l’ange, le lion, le taureau et l’aigle. L’animal apparaît ici comme un véritable langage théologique.
Créatures monstrueuses et hybrides occuperont également une place importante. Une estampe spectaculaire de Hendrick Goltzius, Le Dragon dévorant les compagnons de Cadmos, dialoguera avec la Bête de l’Apocalypse figurant dans la Somme le Roi de Laurent d’Orléans, manuscrit moral du XIIIe siècle. La chasse sera évoquée par le Livre des trois âges de Pierre Choinet ou encore une partition d’Adrian Le Roy consacrée à la chasse à la perdrix.
Plus troublante sera la vitrine rappelant que l’animal put aussi devenir matière première. Nacre, ivoire et écaille furent longtemps employés dans les objets de luxe, comme l’illustre le médaillier du prince de Condé provenant de l’atelier d’André-Charles Boulle. L’animal satirique réapparaîtra avec Grandville, maître du XIXe siècle dans l’art d’affubler les hommes de silhouettes animales pour mieux mettre en lumière leurs ridicules.
D’autres imaginaires seront convoqués : animaux du zodiaque chez Dürer et Petrus Plancius, mystérieuses chauves-souris dans les collages de Jacques Prévert, ou créatures métamorphosées sur la scène théâtrale à travers des costumes conçus pour L’Enfant et les sortilèges et Ainsi parlait Zarathoustra.
Pasteur, Jules Verne, Colette : nouveaux regards sur les bêtes
La troisième et dernière rotation, présentée du 19 mai au 29 août 2027, ouvrira encore davantage le parcours aux sciences et à la littérature.
datant de 1482-1483 (manuscrit français de la BnF)
Les cahiers et notes de Louis Pasteur permettront d’évoquer le rôle de l’expérimentation animale dans les découvertes médicales et le développement de la vaccination. Les créatures des profondeurs surgiront ensuite avec le manuscrit autographe de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, entouré notamment du Bestiaire ou du Cortège d’Orphée de Guillaume Apollinaire et d’une édition de La Petite Sirène d’Andersen illustrée par Edmond Dulac.
Le chien prendra enfin la place occupée auparavant par le chat. Les facétieux Préludes flasques (pour un chien) d’Erik Satie côtoieront le manuscrit des Vrilles de la vigne de Colette, où son chien Toby devient lui-même narrateur.
À travers manuscrits, estampes, dessins, partitions et objets précieux, Histoires d’animaux compose ainsi bien davantage qu’un immense bestiaire. À chaque époque, l’homme a prêté aux animaux ses peurs, ses valeurs, ses rêves et parfois ses propres travers. En racontant les bêtes, c’est donc continuellement lui-même qu’il finit par raconter.
Renseignements pratiques
Exposition Histoires d’animaux
BnF — Site Richelieu — 5 rue Vivienne — 75002 Paris
Jusqu’au 29 août 2027
Sites Internet : https://www.bnf.fr/fr/les-collections-du-musee-de-la-bnf
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