Livio Tedeschi pour Liberté Actus
Depuis une dizaine de jours, l’Italie est traversée par une vague de colère contre la vie chère et la marche vers la guerre. Routiers et agriculteurs bloquent le Sud, la jeunesse descend dans la rue au Nord et la CGIL, premier syndicat d’Italie, appelle à la grève générale le 20 novembre.
Le gouvernement de Giorgia Meloni répond par un nouveau tour de vis sécuritaire et déploie 500 soldats à Milan. Mais, les mobilisations rappellent que le droit de manifester ne se décrète pas : il se défend.
Du détroit d’Ormuz aux rayons vides de Naples
À l’origine de la colère, il y a une guerre lointaine aux effets très concrets. Le conflit en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fait flamber les prix du pétrole, du gaz et du diesel. Le litre de gazole avoisine désormais 2,30 euros en moyenne, soit une hausse d’environ 40 % en un an. Dans la zone euro, l’inflation est remontée à 3,8 % en septembre.
Les premiers à se lever ont été les transporteurs routiers et les agriculteurs du Mezzogiorno, à la mi-octobre. Barrages sur les routes et dans les ports autour de Naples et de Bari, blocage d’une raffinerie dans les Pouilles : en quelques jours, les supermarchés de Sicile, de Calabre, des Pouilles, du Molise et de Basilicate ont vu leurs rayons se vider. Le fabricant de pâtes Rummo a même suspendu sa production faute de blé dur, des aéroports calabrais ont manqué de kérosène et des écoles ont fermé faute de transport scolaire. Le mouvement gagne désormais les pêcheurs du nord de l’Adriatique.
Au Nord, c’est la jeunesse qui, à l’image des lycéens français, a pris la rue. Le week-end des 17 et 18 octobre, des dizaines de milliers de jeunes ont défilé à Milan, Turin et Bologne. En marge des cortèges, des affrontements et des pillages ont éclaté dans le centre de Milan. Mais derrière les images de vitrines brisées qui tournent en boucle dans les médias transalpins, les chiffres dessinent une génération sans perspective. En août 2026, le chômage des moins de 25 ans atteignait 20,3 % selon l’Istat, et 15,2 % des 15-29 ans ne sont ni en emploi ni en formation, le deuxième taux le plus élevé de l’Union européenne. En 2024, 156 000 Italiens ont quitté leur pays, 36,5 % de plus qu’un an auparavant. Surtout, à la mi-2026, le salaire réel par tête reste en Italie inférieur à son niveau d’il y a quatre ans, quand l’Espagne ou l’Allemagne ont déjà dépassé le leur.
Ce que nous dit le tour de vis de Meloni sur la situation italienne
Face à cette contestation, le gouvernement de Giorgia Meloni a choisi la répression, mais de façon calculée. Le 20 octobre, un décret-loi a créé un délit de « participation violente à une manifestation », étendu la garde à vue préventive aux mineurs et présumé leur discernement dès 14 ans. Le même jour, l’exécutif annonçait le déploiement de 500 militaires à Milan jusqu’au 31 décembre.
Ce durcissement bute pourtant sur des limites que le pouvoir lui-même ne peut ignorer. Le ministre de la Défense réclamait pour les soldats des pouvoirs de police judiciaire : le Conseil des ministres les lui a refusés. Des militaires menottant des manifestants dans les rues de Milan, l’image aurait été politiquement intenable pour un gouvernement qui tient à passer pour une exemplaire démocratie européenne. Giorgia Meloni a d’ailleurs dû rappeler elle-même : « Manifester est un droit. Ravager nos villes ne l’est pas. » Que la dirigeante d’un parti né dans l’héritage du fascisme soit contrainte de proclamer ce droit en dit long. Il ne s’agit pas d’une concession, c’est la marque d’un rapport de force.
Ce rapport de force, ce sont les syndicats et certains partis qui le construisent. Le 17 octobre, à Rome, la manifestation de « La Via Maestra », qui réunit autour de la CGIL plus d’une centaine d’associations laïques et catholiques, a rassemblé près de 100 000 personnes sous les mots d’ordre du travail, de la paix, de la protection sociale et de la Constitution.
Il serait pourtant réducteur de lire ces mobilisations comme un front anti-Meloni. Ce que dénoncent les cortèges, c’est le coût de la guerre et du réarmement. C’est sans doute là que se situe l’enjeu véritable. L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, en 2022, n’a pas produit la rupture spectaculaire que beaucoup redoutaient. Giorgia Meloni s’est coulée dans le jeu européen, a tenu les comptes publics et s’est rangée sans hésitation derrière l’Ukraine. Le péril tient moins à un basculement brutal qu’à une pente plus discrète, partagée bien au-delà de Rome, celle d’un continent qui s’habitue peu à peu à l’économie de guerre.
Si le gouvernement peut dénoncer des casseurs, il peut difficilement criminaliser les travailleurs en lutte, à commencer par ceux qui bloquent le Sud du pays. Agriculteurs, transporteurs, artisans : ceux qui bloquent les routes forment une part importante de l’électorat traditionnel de la droite italienne, et réprimer sa propre base coûte bien plus cher que de condamner une poignée d’émeutiers. Plutôt que la matraque, le ministre des Transports Matteo Salvini a donc sorti le chéquier, avec 480 millions d’euros promis aux routiers en plus du milliard déjà mobilisé. À quelques mois des élections de 2027, et après avoir perdu en mars le référendum sur sa réforme de la magistrature, Meloni ne peut se permettre d’affronter de face un pays qui se lève.
Manifester sous un gouvernement d’extrême droite reste donc possible en Italie. Non par la grâce d’un pouvoir qui s’approprie la notion de liberté à tout va, mais parce que travailleurs, syndicats et associations occupent l’espace public assez massivement pour que toute tentation de le confisquer ait un prix politique. La République italienne, née de la Résistance, se défend aujourd’hui comme elle s’est conquise : dans la rue. Prochain rendez-vous, le 20 novembre.

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